Sujet central du quotidien, la mobilité est au cœur de la campagne des élections municipales, qui se tiendront mi-mars. Dans un contexte de hausse du coût de la vie et d’urgence climatique, la gratuité des transports en commun s’invite dans le débat. Certaines villes l’ont déjà adoptée. D’autres hésitent encore. Alors, que nous apprennent les expériences déjà menées en France ?
Pourquoi proposer la gratuité des transports en commun ?
La gratuité fait souvent débat : utopie coûteuse ou politique sociale visionnaire ? Voici les arguments qui ont conduit certaines villes à la mettre en place :
- promouvoir la justice sociale : pour beaucoup, le coût des transports reste un frein. Les ménages consacrent en moyenne près de 13 % de leur budget aux déplacements (source. C’est le troisième poste de dépense après le logement et l’alimentation. Rendre les transports en commun gratuits, c’est rendre la ville accessible à tous. Étudiants, salariés précaires ou personnes sans emploi : tout le monde peut bouger sans se poser la question de la fin du mois,
- simplifier l’usage des transports : en cas de gratuité, plus besoin de titre, de borne, ni de calculer la meilleure formule d’abonnement. Résultat : moins de files d’attente et de charge mentale pour les usagers. Et qui plus est, avec la gratuité, la fraude n’existe plus puisqu’il n’est plus nécessaire de contrôler les titres de transports.
- encourager le report modal en ville : ’est l’un des objectifs majeurs. Si les Français laissent leur voiture pour prendre les transports en commun, tout le monde y gagne car cela permet d’avoir une ville avec moins de congestion, moins de pollution, moins de bruit.
- répondre à l’urgence climatique : les transports représentent environ 1/3 des émissions nationales de gaz à effet de serre (source), t plus de 90 % de ces émissions sont liées au transport routier. Réduire l’usage de la voiture individuelle est donc un levier essentiel pour préserver notre environnement et notre santé. Proposer la gratuité des transports en commun peut ainsi inciter les Français à laisser leur voiture au garage et adopter de nouveaux modes de déplacement, permettant de concilier économies et écologie !
Comment s’organise la gratuité des transports dans les villes qui l’ont adoptée ?
En France, plus d’une quarantaine de réseaux de transport ont déjà adopté la gratuité totale pour tous les usagers.
Cela représente environ 600 communes desservies gratuitement. Les territoires concernés sont de tailles variables : environ la moitié sont des agglomérations de plus de 50 000 habitants. Parmi les plus peuplées, on trouve Montpellier, Dunkerque, Calais, Niort ou encore Arcueil.
Concrètement, comment fonctionne la gratuité ? Deux modèles coexistent :
- libre accès total : n’importe qui peut prendre un bus, tram ou métro sans aucune nécessité de montrer un quelconque justificatif. Tout est en accès libre.
- accès avec un badge gratuit : la gratuité est réservée aux personnes correspondant à certains critères (résidents du territoire, jeunes…). Dans ces cas-là, il est nécessaire de s’inscrire au préalable pour obtenir un badge gratuit donnant ensuite accès à tout le réseau.
Certaines villes ont fait le choix de la gratuité partielle (source Carte de l’Observatoire des villes du transport gratuit) :
- pour les jeunes : par exemple à Strasbourg, Nancy ou Lille, les résidents de moins de 18 ans peuvent voyager gratuitement,
- pour le week-end : à Nantes, Roanne, Laval ou Clermont-Ferrand par exemple, les transports en commun sont gratuits chaque week-end. D’autres villes proposent la gratuité uniquement le samedi, telles que : Rouen, Amiens, Cambrai ou Quimper.
Quel bilan pour les réseaux ayant choisi la gratuité ?
Sur la fréquentation et le niveau de satisfaction :
selon plusieurs études, la gratuité totale permet d’augmenter la fréquentation des réseaux de transport de façon très significative dès la première année, quelle que soit leur taille : la fréquentation a par exemple quasiment doublé à Aubagne et Châteauroux (rapport du GART - Groupement des Autorités Responsables de Transport).
Côté satisfaction, les enquêtes menées montrent généralement une très large satisfaction des usagers concernant la gratuité. Un bémol est apporté par des usagers des transports à Montpellier en raison d’un effet « victime de son succès » avec le constat d’une surfréquentation.
Sur le report modal :
difficile d’évaluer si le bond de fréquentation observé est lié principalement à la gratuité ou à d’autres facteurs concomitants : évolution de l’offre de transport, effort de communication, nouveau matériel…
Car la gratuité seule ne suffit pas à convaincre les usagers : encore faut-il que la qualité de service proposée par les réseaux de transport convienne à leurs besoins. Il est donc essentiel de s’assurer que l’offre de transports continue à évoluer dans le temps pour répondre aux attentes, afin d’assurer un report modal dans la durée.
D’autant que les automobilistes ne sont pas toujours les plus faciles à convaincre pour changer leurs habitudes. Des études menées à Dunkerque et Aubagne montrent que parmi les nouveaux usagers des réseaux ayant adopté la gratuité, seuls 8 % en moyenne sont passés de la voiture au bus. À Montpellier, cette part s’élève à 33 %. Les autres profils étaient plutôt des cyclistes et des marcheurs, ou encore de jeunes passagers auparavant conduits par leurs parents.
Concernant les jeunes précisément, à Dunkerque, réseau pionner en matière de gratuité, un panel de jeunes interrogés par l’Observatoire des villes du transport gratuit ont unanimement salué la démarche. Leur principal argument : la gratuité permet de gommer les inégalités sociales entre jeunes et évite la stigmatisation lorsqu’on n’a pas les moyens de prendre les transports en commun. On peut espérer qu’ayant acquis le réflexe “transports” dès leur jeunesse, ces adultes de demain continueront à adopter des modes de déplacements collectifs !
Sur le financement :
en moyenne, la part de la billetterie dans le financement des transports représente 30% du coût final, mais avec de fortes disparités selon la taille du réseau. Plus un réseau est grand, et plus la part de la billetterie est importante. Les autres recettes proviennent essentiellement des contributions des communes et des entreprises via le versement mobilité.
Récemment, la Cour des comptes a émis des réserves concernant la gratuité des transports. Pourquoi ? Parce qu’elle risquerait de créer une surcharge financière pour les collectivités, qui ne pourraient plus investir dans de nouveaux services de transport pour s’adapter aux besoins de demain.
